A Gébérram sous Grenouille, il y avait une maison que même la célèbre agence Zervelas de Tonsure-sur-Ouette n’était pas arrivée à louer. La bicoque était vétuste. Sa propriétaire avait des oursins dans les poches et refusait à y faire le moindre frais. Le dernier locataire, devant sa mauvaise foi, avait mis les loyers sous séquestre. En vain, la vieille pingre n’avait pas cédé. Gertrude Montbrun, la proprio indélicate, avait alors proposé sa location au logement social. Elle jubilait car plus de risques d’impayés puisque tout étant pris en charge par la Caf (Caisse d'allocations familiales).
Dés que les habitants apprirent la nouvelle, deux clans s’opposèrent. Pour les premiers, il était normal que leur commune participât à cet élan de solidarité dont tous les médias leur rabâchaient les oreilles. Pour les seconds, menés par l’ineffable Dominique Braidère, cela n’allait amener que racaille et variété dans le bourg. A l’entendre, on n’était pas loin de l’invasion et surtout risque suprême, les biens risquaient d’être décotés.
- « Regardez à Tueleveau-sur-Ifs depuis qu’ils ont construit un centre pour les zinzins, les biens immobiliers ont perdu pas moins de vingt pour cent ! Et pis si ça se trouve, ils seront même pas français et d’ici qu’ils nous envoie des Roms, y’a pas loin ! », ne cessait de glapir la mégère.
Bien sûr, Lucien, son benêt de mari opinait du bonnet à ses côtés semblable à ces peluches installés sur la plage arrière de certaines automobiles. Les Belair eux, étaient partisans de l’installation de cette famille, afin de leur donner une seconde chance. Le jour J, le maire, les Belair et le comité qui avaient préparé un petit pot de bienvenue, virent descendre d’une camionnette conduite par un gros tatoué, un type dégingandé d’une trentaine d’années, sapé d’un treillis délavé, déchiré aux genoux et affublé d’une crête iroquoise vert fluo. Derrière lui se tenait une femme sans âge, engoncée dans une robe informe, encerclée d’une marmaille piaillante. Léa en dénombra cinq et le sixième était visiblement en route. L’arrivant avait serré la cuillère à l’assemblée en exhibant son sourire édenté.
- « Norbert Tarlevé mais tout le monde m’appelle Nono ! Et désignant du menton la femme enceinte, Meu-meu enfin Melaine. Maintenant les niards. Lui c’est Jason, l’autre, Steevie, les jumelles c’est Cyndi et Candice et le petit, Brad. »
Richard Belair fit remarquer à Léa, l’influence néfaste des séries ricaines sur l’avenir de ces pauvres gosses. Avait-elle déjà croisé un directeur de banque nommé Jason ? Nono leur expliqua que le tatoué était son beau frère qui l’aidait car lui n’avait plus de permis. Une injustice due à un alcooltest défectueux. Melaine arborait un coquard multicolore à l’œil gauche. Devant le regard de Léa, Nono crut bon d’expliquer :
- « La porte de l’armoire s’est ouverte et v'lan, elle se l’est prise dans la tronche… Rien de bien méchant, c’est juste qu’elle marque vite ! » , avait-il conclut fataliste.
Rapidement le jardin de Gertrude Montbrun s’était métamorphosé en un mélange d’exposition d’art brut et de casse. Nono et son beauf, ramassaient toutes les épaves de voiturettes du département. N’ayant plus le droit de circuler que dans ce genre de véhicule, Nono les stockait pour avoir de la pièce d’avance. Les Tarlevé récupéraient aussi tous les chiens et chats errants. Richard analysait cette frénésie comme une séquelle de leur enfance à la Dass (Direction des affaires sanitaires et sociales). Cette manie entrainaît une pollution sonore et olfactive. Car toutes les bestioles déféquaient dans ce qu’il restait du jardinet. Dans les premiers temps, plusieurs bonnes âmes, leur avaient apporté des vêtements d’enfants et des jouets. Mais après avoir vu les premiers abandonnés pendant des jours sur la corde à linge et les seconds mâchouillés par les clébards, leur enthousiasme avait été quelque peu freiné. Seule, Léa Belair s’entêtait. Elle ne voulait pas baisser les bras. En plus des aboiements des clébards les voisins devaient se coltiner les répètes de Nono qui vouait au karaoké une véritable passion. D’ailleurs certains vendredis soir, il partait avec sa voiturette chargée à ras bord, animer des soirées. Beaucoup à Gébérram se demandaient qui pouvait faire appel à lui ?
Client attitré de "L’Orée du Bois", Tony et Jean-Mi, les tauliers avaient souvent du le mettre dehors. Car éméché, il devenait casse burnes. En cette période de stigmatisation des assistés, son attitude apportait de l’eau au moulin de ceux qui trouvaient qu’on en faisait trop pour ces gens là.
- « Y'a rien à en tirer, c’est des parasites qui font des enfants que pour toucher les allocs. Et c’est qui qui paient, hein ? C’est nous, les bonnes poires ! Y a qu’à faire une pétition ! », préconisait une Dominique Brédaire, passionaria auto proclamée des bonnes poires.
Fidèle Ouagadougou, le curé de Gébérram-sous-Grenouille, tempéra la vindicte populaire en rappelant à ses ouailles les préceptes de tolérance et d’amour de son prochain. Mais il y avait loin de la théorie à la pratique. Peu à peu les gens se désintéressèrent des Tarlevé. Seuls, Léa et Richard Belair essayaient toujours de dialoguer avec Melaine. En vain, cette dernière se dérobait. Cependant, une après midi, elle s’était laissée aller.
- « Perdez pas votre temps, on va se faire virer comme à chaque fois ! C’est pareil pour les manouches, tous sont d’accords pour qu’ils aient de camps mais de préférence chez le voisin. Nous, on veut bien nous aider mais de loin, c'huis habituée ! … »
Léa Belair avait été émue par la justesse de sa remarque.
Quand Melaine avait accouché, Nono avait régalé tous les habitués de "L’Orée du Bois". Les tournées s’enchaînaient. Les toasts se succédaient dans une ambiance bon enfant. La soirée se passa bien, jusqu’à ce qu’un des consommateurs s’inquiéta du prénom du nouveau né.
- « Kitty ! », répondit le géniteur ravi.
- « Ah c’est une fille ! On m’avait dit que c’était un p’tiot ! »
Nono avait répliqué qu’il s’agissait bien d’un garçon. André Durois, le menuisier avait cru malin d’ajouter :
- « Un gamin avec un nom de fille, c’est couru d’avance, il va virer tafiole! »
Sans crier gare, Nono pulvérisa le mobilier, fracassa la baie vitrée et torgnola tous ceux qui lui tombaient sous la pogne. Le menuisier s’était réfugié derrière le bar. Peine perdue, Nono l’y dénicha, le projeta au sol et se rua sur lui.
- « J’t’en foutrais, moi, des prénoms de nana ? Ma parole, tu vas jamais au ciné, toi ? Et Kitty Swood, tu trouves que c’est p’t'être une gonzesse ? », l’interrogea-t-il en lui martelant la tronche sur le carrelage.
Clint Eastwood ne sut jamais qu’il avait été responsable de la mise à sac d’un bar en Mayenne, de l’incapacité de travail de deux gendarmes et d’un ambulancier et de l’expulsion de la famille Tarlevé de Gébérram sous Grenouille.
La semaine prochaine : 5/7 Hollywood-sur-Grenouille.
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